Ma vie et moi
Papa
Après plusieurs années sans nouvelle, j’ai appris en fin de semaine dernière que mon père était gravement malade. Et qu’il se souvenait qu’il avait un fils. J’ai longtemps hésité. Ne rien faire. Tourner le regard. Et l’oublier. Rester sans lui comme je l’ai été le 15 juin 2010, à la mort d’Enzo. J’ai finalement choisi de lui écrire une lettre qu’une autre que moi lui lira. Ni par devoir ni par amour. Simplement parce que je sais qu’il n’est pas possible d’être père sans rien avoir à regretter.
Papa,
Cette lettre je l’ai écrite cent fois dans ma tête, mais au moment de te l’envoyer, les mots me manquent.
J’ai souvent pensé à toi toutes ces années, égoïstement, en regardant celui que je suis et que tu as façonné. On ne s’est pas connu longtemps, peut-être treize ou quatorze ans, jusqu’à ce que nos vies nous séparent, un peu, puis beaucoup, c’est si long et si peu en regard de mes quarante-quatre printemps depuis juin dernier.
Pourtant je te dois qui je suis, tes forces et mes faiblesses, je te dois aussi qui j’ai été et que je ne suis plus tout à fait depuis deux ans et bientôt trois mois, depuis le 15 juin 2010 et la mort de mon fils.
Sans toi, jamais je n’aurais eu la force de faire les études qui m’ont sorti de cette condition sociale dont tu ne voulais pas pour toi. Sans toi, jamais je n’aurais eu la force de guider ceux que j’aime vers un demain qui ne me fait plus peur. Sans toi, jamais je n’aurais voté à gauche, voulu changer de job tous les quatre ans, rejoint la fonction publique, couru des marathons, connu le Saint Emilion, la 1664, aimé l’Italie puisque tu détestais tant les Italiens… Toutes ces petites et grandes choses qui font moi, qui font que tu es en moi, que je le veuille, ou pas.
Ce sont tes mots, tes idées, et aussi certains de tes actes qui m’ont conduit là où je suis ce matin. À Houilles dans les Yvelines, dans ma maison avec jardin, parce que c’est bien un jardin pour lézarder au soleil. A Paris. A bosser comme cadre dans un établissement public. A toujours vouloir changer mon monde. A partager les jours d’une femme que j’aime et qui sait me faire confiance. Proche d’une maman attentionnée et pour qui j’ai toujours 5 ans. Avec mes trois enfants, oui, Enzo est toujours là, différemment, qui savent que je peux, mais surtout que je ne peux pas tout.
Je suis un vieux père à présent, moi aussi je sais, je sais qu’il y a toujours une raison pour expliquer des choix, des choix évidents quand on les fait, qui s’obscurcissent variablement avec le temps qui passe.
Alors c’est mieux de les oublier.
Papa, j’ai reçu un courrier comme celui-ci, ou si semblable, un matin, en mars 1978, j’étais en classe de neige avec l’école, je m’en souviens encore, tu m’y expliquais qui je devais être, ce que j’allais affronter dans la vie, comme ce serait dur. Que je devais étre fort, que tu croyais en moi. J’ai beaucoup pleuré quand je l’ai lu tellement je me suis senti faible en regard de ce que tu attendais de moi. J’avais dix ans, c’était hier, tu avais raison, c’est dur la vie, même quand elle s’arrête. Quelques jours après cette lettre, tu m’as rejoint dans les Alpes avec des tonnes de bonbons à partager avec les copains d’école. Tu étais venu sans prévenir.
A présent je suis à tes côtés. Tu n’es pas seul, quelque que soit le demain que tu décideras pour nous. Souviens-toi de qui nous sommes et bats-toi.
Je t’embrasse. Carmel et les enfants aussi.


Cécliousept 13, 2012 at 10:14
Quelle belle lettre…
sylvsept 13, 2012 at 12:05
Et bien cela aurait été dommage que tu n’écrives pas à ton papa.
Ta lettre est sincère, émouvante et déborde d’amour sans oublier le pardon.
Sur la photo, tu es où ?
es-tu le petit devant qui se cure le nez ?
Un petit sourire après ce moment d’émotion. Gros bisous
gros bisous
kikisept 13, 2012 at 15:10
Sylvie a tres bien résumé la situation, c’est tout à ton honneur d’avoir pris cette initiative.
Cela fait partie des changements que tu espérais en changeant de domicile.
c’est quand même bien vu même si tu (vous) nous manques ici à bordeaux.
au fait tu (vous) reviens quand à bordeaux?
biz
kiki
Mansept 13, 2012 at 15:11
@Cecliou : Merci…
@Syl : c’est moi le Beatles, avec la coupe à Mireille Mathieu. Et oui. J’avais des cheveux à l’époque. Mon père est juste « au-dessus » avec un gobelet. De bière.
sylvsept 13, 2012 at 15:28
Gaspard en brun
Tu peux constater que beaucoup de bordelais te sont toujours fidèles et sont fans de tes écrits « heureusement que tu remplaces avec plaisir Mel, qui elle, a un vrai job » aujourd’hui.
Tu dois être un peu notre « gourou » mais avec un grand coeur
MariKosept 16, 2012 at 22:06
J’ai les yeux mouillés. Est-ce normal ?
Cette lettre est magnifique. Tout simplement.
Ps : la bise à Mel
Melsept 19, 2012 at 21:14
@Mariko : je t’embrasse aussi
Fannysept 28, 2012 at 20:46
Ouah… J’en ai des frissons…